#NotrePère Difficile traduction

La nouvelle traduction du Notre Père fait couler beaucoup d’encre.

Et pourtant, le changement ne porte que sur la sixième demande… qui n’est pas la seule difficulté que pose cette prière. Petite revue rapide des problèmes les plus connus :

Notre pain « de ce jour » ou « de demain » ?

Le mot grec epiousion que nous traduisons par « de ce jour » est un hapax grec, un mot qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Dès lors comment le traduire ? Saint Jérôme, dans sa traduction latine, a fait un truc pas très très clair, puisque dans le texte de Matthieu il a traduit epiousion par supersubstantialem (qui donnerait en français supersubstantiel). Et dans le texte de Luc, il a traduit le même mot par cotidianum (en français, quotidien). Pourquoi cette différence ? Probablement parce que la demande de Mathieu (impératif aoriste) s’entend dans l’instant, quand celle de Luc s’entend dans la durée (impératif présent) et peut alors évoquer une redondance. Nombreux sont les exégètes à penser qu’il serait préférable de traduire par « notre pain de demain », en référence notamment à la manne (cf. Ex 16), le « pain du jour » par excellence, mais aussi « pain de demain », pour la part ramassée en prévision du Shabbat.

Comme « nous pardonnons » ou comme « nous avons pardonné » ?

Là encore, nous avons une différence entre l’évangile de Luc et de Matthieu. Matthieu dit, littéralement « remets-nous nos dettes, comme nous, nous avons remis à nos débiteurs », et Luc : « pardonne-nous comme nous pardonnons ». Le problème n’est pas tellement que chez Matthieu il soit question de remise de dette au lieu de pardon, car c’est là une image convenue du pardon. Le problème, c’est le temps du verbe : « nous avons remis », que d’ailleurs bien des manuscrits corrigent en le conjuguant au présent. Si la source retenue semble bien être un aoriste (une action passée, dans ce cas), cela pose un difficile problème théologique : serions-nous ici tributaires d’une forme de théologie du mérite ? Le pardon de Dieu ne serait-il pas gratuit ? Nous voyons que traduire « fidèlement » le texte de Matthieu, dans sa littéralité, ne serait pas sans poser problème. Et c’est sans doute pourquoi nous le disons, plutôt à la façon de Luc, au présent.

« Tentation » ou « épreuve » ?

Quant à la sixième demande, dont la formulation est sur le point de changer, on s’est beaucoup attardé sur le verbe « soumettre » vs. « entrer dans », mais on oublie que le mot peirasmos, en grec, peut se traduire à la fois par « tentation » et par « épreuve », ce qui, en bon français, change assez radicalement la portée du verbe qu’il complète. Une difficulté telle, que cela fait près de 50 ans que l’on s’en dispute une formulation officielle pour la liturgie, en français.

Et ce ne sont là que quelques unes des variantes, dans les sources ou dans les sens possibles des mots qui peuvent poser des difficultés de traduction de cette prière. Notons par exemple qu’on a renoncé il y a bien longtemps à faire valoir en français la finesse des structures rhétoriques rendues par les textes sources (à suivre…).