Résister à la guerre civile

C’est un article de salut public, qui ne laisse place qu’à un regret : qu’il ne soit accessible qu’aux abonnés. Anne Guion, dans La Vie, revient sur les mécaniques connues conduisant à de tels affrontements : la désignation d’un Autre pour donner une cible à la peur, la recherche délibérée de la différenciation, l’affrontement qui donne un sens à l’oisiveté du petit caïd ou de l’éternel matamore. Et la responsabilité des medias dans ce qui relève d’une prophétie auto-réalisatrice : pointer la guerre civile est souvent la meilleure façon de la faire advenir, et présente de surcroît le grand avantage que l’on pourra plus tard se targuer de l’avoir prophétiser.

Quelques courts extraits toutefois. Citant l’historien Jacques Sémelin, auteur de Purifier et détuire :

Nous assistons alors à la résurgence de constructions idéologiques fondées sur trois thématiques : l’identité, la sécurité et la pureté, poursuit l’historien. Se multiplient les discours sur la figure de « l’Autre en trop » et du « suspect » : soit le musulman, l’arabo-musulman, le jeune qui peut basculer d’un moment à l’autre dans la violence. Pourquoi ces paroles font-elles écho ? Parce qu’elles transforment l’angoisse diffuse en haine et en rejet de l’autre. En désignant l’« Autre en trop », ces discours apaisent la peur des gens : ils leur disent « vous aurez moins peur car vous saurez qui haïr ».

Ou encore :

Avant que n’éclate la guerre proprement dite, les premiers à être réduits au silence, souvent avec violence ne sont pas les chefs nationalistes de l’autre groupe ethnique ou religieux, écrit Chris Hedges, ceux-là nous sont utiles, dans la mesure où ils jettent de l’huile sur le feu que l’on souhaite allumer. Non, les voix ciblées sont celles qui au sein même de notre groupe ethnique ou national, interrogent l’État, son désir et son besoin de faire la guerre. Ce sont eux les dissidents les plus dangereux. Ils nous proposent une autre langue, une langue, qui au lieu de décrire l’ennemi comme « barbare » ou du côté du mal, reconnaît son humanité.

Résister à la tentation de la guerre civile, Anne Guion, La Vie