Le Pape François, Un homme de parole

Déclaration de Wim Wenders

La manière dont le public français a été informé, ou plutôt désinformé, au sujet de mon film LE PAPE FRANÇOIS, UN HOMME DE PAROLE, touche à l’absurde. On a dit que le film avait été commandé, ou financé, ou même coréalisé par le Vatican. Rien n’est plus faux. Le contraire est vrai : il n’est pas possible d’être plus libre que je l’ai été. Le Vatican est resté complètement étranger au film, de la conception au montage définitif.

Il est déjà faux de dire le Vatican. En dehors du Pape, je n’y ai rencontré qu’une personne : le préfet du nouveau Secrétariat de la communication, proche collaborateur du pape François, monsignor Dario Edoardo Viganò 1. Mon interlocuteur, Don Dario, a été à l’origine du film, rien de plus. À part lui, je n’ai été en rapport avec personne. Nous avons fait le film entièrement sous les radars, sans que le Vatican soit tenu informé.

J’ai rédigé seul la conception originale, et pas un mot n’en a été remis en question ni modifié. Le film a été financé indépendamment, sans un sou du Vatican. Il a été produit et monté indépendamment, sans la moindre ingérence de quiconque. Don Dario a tenu la promesse qu’il avait faite au début, que ce serait entièrement mon film et que ma liberté serait totale : j’avais carte blanche. Il m’a permis d’avoir un accès illimité à l’immense archive vidéo du Vatican, ce qui explique que la télévision du Vatican figure au générique comme coproductrice.

Cela dit, il est parfaitement vrai qu’il m’a adressé au début une lettre me demandant si un projet autour du pape François pourrait m’intéresser. Ensuite, il a accepté toutes mes conditions, que je ne pouvais pas ne pas poser, de contrôle artistique et financier total. Son apport, si l’on veut – la raison pour laquelle certains journalistes ont parlé de commande – n’a pas été différent de celui de Ry Cooder sur Buena Vista Social Club. Ry m’avait demandé de l’accompagner à La Havane pour me faire par moi-même une idée sur les incroyables musiciens qu’il avait découverts. Est-ce que cela constitue une commande ? Et en effet, Pina Bausch m’avait demandé de filmer son travail. En fait, elle me l’a demandé pendant vingt ans, jusqu’à ce que je parvienne à lui répondre et à faire le film Pina. Mais était-ce là une commande ?

Il a aussi été répété maintes fois que mon film avec le pape François était de la propagande. Certes, chacun ou chacune est libre d’exprimer son opinion, mais le fait est que moi, Wim Wenders, j’ai quitté l’Église catholique en 1968, quand j’étais un étudiant socialiste, et n’y suis jamais revenu. Aujourd’hui je suis chrétien et je crois en Dieu, mais s’il faut me définir je dirais que je suis un chrétien œcuménique, même s’il n’existe pas de telle confession.

Il est vrai que je fais des films POUR une cause et non CONTRE, ce qui est facile à constater dans chacun de mes documentaires, sans exception, jusqu’à ce dernier : LE PAPE FRANÇOIS, UN HOMME DE PAROLE. La raison pour laquelle j’ai passé plusieurs années avec mes sujets – qu’il s’agisse de musiciens cubains, d’un styliste japonais, d’une chorégraphe allemande, d’un photographe franco-brésilien ou d’un prêtre argentin – est toujours la même : j’aime leur travail, leur activité, leur art, leur honnêteté et leur courage, au point de vouloir les partager avec d’autres. C’est tout le moteur de mon énergie de cinéaste. C’était déjà, à l’origine, ce qui m’a poussé à écrire des critiques de cinéma, et je n’ai écrit que sur des films que j’aimais. Il me semblait que l’envie de les critiquer, voire de les détruire, me ferait perdre mon temps.

Et voici que mon nouveau film sur le pape François, réalisé dans toute l’indépendance et la liberté qu’il est possible d’avoir aujourd’hui, est critiqué pour ne pas avoir de distance critique. Et après ! ? Pourquoi la distance et la critique devraient-elles être les seules approches valides de la vie ? Et du cinéma ? Pourquoi l’amour, l’affection ou la sympathie ne seraient-elles pas des attitudes tout aussi valides ? Et pourquoi devrait-on rejeter si brutalement, malhonnêtement et cyniquement l’effort que fait un cinéaste pour y trouver son propre langage – car, en effet, ces approches exigent d’inventer de nouvelles manières de filmer et de voir ?

Je vous le demande, posez-vous la question et voyez par vous-mêmes. C’est l’attitude morale qui a été la mienne pour ce film : voir de mes propres yeux et vous laisser, vous spectateurs, voir par vous-mêmes. Vous ne verrez pas des têtes parlantes exprimer leur opinion sur le pape François. Les opinions, aujourd’hui, ce n’est pas ce qui manque. Au lieu de quoi vous pouvez juger par vous-même, en écoutant l’homme en question et en le regardant dans les yeux. Directement. Peut-être alors verrez-vous le seul chef d’État au monde qui s’engage réellement pour le bien commun et qui défende les valeurs les plus urgentes, jamais mieux définies que par les mots français Liberté, Égalité, Fraternité. Personne d’autre, sur cette planète, ne va, comme le fait le pape François, partout où ça fait mal. Personne, sinon le pape François, n’appelle à la révolution morale dont notre planète a besoin. C’est pourquoi j’ai pensé qu’il valait la peine de consacrer plusieurs années de ma vie à cet homme extraordinaire. Et c’est pourquoi je trouve effarant que des journalistes détruisent cet effort cyniquement et mensongèrement en quelques secondes, en publiant de fausses informations sur la manière dont le film s’est fait, vous empêchant peut-être de voir un film qui ferait une différence, aujourd’hui. Vous n’avez pas besoin d’être catholique. Je ne le suis pas. Vous n’avez besoin que d’avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ce n’est pas un film sur la religion. Ce n’est pas de la propagande. Ce n’est pas une commande de l’Église catholique. C’est un film sur notre monde aujourd’hui.

Wim Wenders

 

  1. Pas de rapport avec l’archevêque du même nom qui a récemment rédigé une lettre à scandale.