L’évangile selon Charlie (sic)

L’édito du dernier numéro de Charlie Hebdo revient sur la récente une polémique sous-titrée « Islam, religion de paix.. éternelle ! ». Riss y proteste contre l’interdiction implicite faite désormais, sous forme d’injonction sociale, de ne surtout pas critiquer l’Islam, par peur d’être traité d’islamophobe, par peur des représailles, ou parfois juste simplement par peur de penser.

Ce à quoi, bien évidemment, la sphère la plus brune du net a applaudi des deux mains. Vive Charlie, a scandé l’extrême-droite, et l’extrême-droite des cathos identitaires en particulier.

Seulement, Ô triste retour de manivelle pour lesdits cathos, Riss s’en explique aujourd’hui en prenant le christianisme en (mauvais) exemple. Et en disant à peu prêt n’importe quoi sur le sujet. S’il est vrai que le Coran n’a pas le monopole des injonctions potentiellement violentes (on en trouve aussi dans la Bible), pour autant le christianisme ne s’est pas mis « plus en phase avec les exigences du monde moderne » en faisant abstraction des passages bibliques en question. A lire Riss, on pourrait croire que les passages de l’évangile de Luc et de Mathieu qu’il cite auraient disparu de nos bibles et missels actuels. Bah non : nous les lisons toujours lors de la messe et quand nous ouvrons nos Saintes Ecritures. Les textes incriminés n’ont pas été « exclus » de nos bibles, comme Riss voudraient que les sourates violentes soient exclues du Coran. C’est donc bien que le problème tient à autre chose que des passages textuels à caractère violent.

Par ailleurs, Riss en remet une couche, et là moins dans l’ambiguïté que dans l’ignorance de ce dont il parle ! Selon lui, « les manuscrits des Evangiles sont passés par tellement de mains, ont été si souvent remaniés, qu’il est très difficile de distinguer les véritables paroles de Jésus des ajouts et retraits effectués par ceux qui ont recopié les textes à leur guise pendant des siècles ». Et d’ajouter que « les musulmans n’ont pas cette chance. » Ouch ! Le propos ne souffre pas seulement d’une grave erreur, mais d’au moins deux.

La première erreur, c’est que les textes du Nouveau Testament sont ceux des textes antiques les mieux attestés, ceux dont la critique textuelle est la plus développée et pour lesquels on peut remonter le plus près de la source. Parmi tout ce qu’on a, ce n’est pas compliqué ! Et c’est pourtant chose connue, tant la découverte des manuscrits de la mer morte dans les années 50 a fait grand bruit. Pour le Nouveau Testament nous avons ainsi nombre de manuscrits qui remontent au IIIème siècle de notre ère, soit moins de deux siècles après leur supposée écriture. A titre de comparaison, les fragments de papyrus les plus anciens que nous ayons de Platon remontent à la même époque, ce qui les éloigne de plus de sept siècles de leur origine supposée, et la majorité des manuscrits sont des copies qui ne datent que du XIIème siècle de notre ère et des trois siècles suivants. Par ailleurs, l’existence de nombreuses copies, entre le IIIème siècle et l’époque moderne permet de les comparer et de montrer que les textes n’ont justement pratiquement pas varié au fil du temps, sinon à la marge. Cela permet également un travail d’édition critique des plus solides, bien évidemment.

L’autre erreur, grossière, c’est de confondre les évangiles et « les paroles de Jésus ». Les chrétiens qui ouvrent leur Bible ne prétendent pas avoir en main une transcription sous la dictée des paroles du Fils de Dieu. Rappelons pour la forme que Jésus n’a rien écrit. Qui plus est, si ça peut permettre de se faire une idée, dans le canon des Ecritures, les chrétiens savent qu’il y a quatre évangiles… qui en bien des épisodes parallèles n’ont pas la même version des supposées citations de Jésus. Si bien que quoiqu’on fasse, on est forcé d’admettre depuis le départ que ce dont nous disposons, c’est d’une « tradition évangélique », à savoir le fruit d’une transmission, de disciples à disciples. Et non l’enseignement de Jésus lui-même.

Si donc Riss voulait prendre en exemple le christianisme pour exhorter à réformer l’Islam, il a été bien mal avisé de demander à amender le Coran. D’abord parce que, n’en déplaise à la mode du moment, on ne supprime pas d’un « texte sacré » des versets ou des sourates comme on déboulonne des statues, quand leur sens n’est plus dans l’air du temps. On interprète, on critique (au sens scientifique du terme), on remet dans le contexte, on questionne les intentions de l’auteur, et surtout, surtout, on applique des méthodes et des clefs de lecture.

S’il est vrai que les chrétiens reconnaissent généralement dans la Bible un texte inspiré, qui a Dieu et l’homme pour auteur (et ce « et » est d’une importance capitale), celle-ci n’est pas considérée comme écrite sous la dictée d’un ange dans une langue sacrée. Plus que dans un texte écrit, figé, les chrétiens, les catholiques tout du moins, placent leur foi dans la parole vivante ; une parole qui n’est vivante que parce qu’elle est transmise, interprétée et actualisée de générations en générations, et incarnée par les témoins de cette parole que tentent d’être les disciples du Christ en la mettant en pratique. Ceci a parfois été oublié au fil des siècles, mais n’a pourtant rien d’une nouveauté, puisque c’est un rapport à la parole qui irrigue déjà le judaïsme ancien, comme aujourd’hui le judaïsme rabbinique. Concernant l’Islam, on ne peut qu’espérer que le travail effectué par d’éminents islamologues, de critique textuelle, littéraire et historique du Coran, essaime et vienne enrichir d’autant la foi des musulmans, comme elle permet d’enrichir et mieux fonder la foi des chrétiens.

Mais on est obligé de reconnaître aussi que dans un tel travail, pour n’importe quelle religion, les orientations prises relèvent souvent de penchants spirituels spécifiques. Ou pour le dire autrement : des lunettes avec lesquelles le croyant lit le texte. Les chrétiens pensent à ce titre que l’unique interprète authentique des Saintes Ecritures (aka. la Bible) est l’Esprit Saint, que cet Esprit Saint est un don d’amour divin, et qu’ainsi pour l’homme, s’il ne devait y avoir qu’une clef de lecture de la Bible, et une seule, ce serait le commandement d’amour de Dieu et du prochain. Suivant cette image, peut-être n’est-il donc pas si négatif, au contraire de ce que pense Riss, que l’on répète encore et encore que l’Islam est une religion de paix. Car c’est bien d’une clef de lecture et d’actualisation qu’ont besoin les fondamentalistes violents. A condition que cela ne soit pas une injonction à ne pas penser, évidemment, mais plutôt une exhortation à changer les lunettes des lecteurs et fidèles de ce texte, particulièrement pour ceux qui en auraient le plus besoin.