L’accueil des migrants, une affaire de Pape ?

Le message du pape François pour la journée mondiale du migrant et du réfugié 2018 publié le 15 août dernier a fait se déchaîner bien des passions sur la toile. A ceux qui y sont allés de leurs remarques désobligeantes, parfois très virulentes, le père Laurent Stalla-Bourdillon, directeur du Service Pastoral d’Etudes Politiques et aumônier des parlementaires, répond de façon magistrale dans un billet de blog sur La Vie. Extrait :

S’il fallait que le Pape se mette à crier au loup avec tous ceux qui annoncent les nouvelles invasions barbares et sonnent le branle-bas de combat, il aurait abdiqué sa mission d’être le gardien de ce qui fait que l’être humain accède à sa pleine humanité et devient « fils de Dieu », en reconnaissant en un autre homme, fût-il son ennemi, son frère.

Il faut signaler toutefois une intéressante réponse à ce billet, commise par l’abbé Guillaume de Tanoüarn. Ce dernier reproche au père Stalla-Bourdillon un trait que l’on peut juger a priori malheureux, en la formule : « Il faut donc rappeler que la responsabilité du Pape est d’abord le développement humain intégral ». Le lecteur, attentif comme l’est l’abbé de Tanoüarn, pensera en effet que la responsabilité du pape est d’abord le salut des âmes, et qu’identifier ce salut des âmes au développement humain intégral, même « tel qu’il est apparu dans la personne du Christ » (avec en prime, comme pour souligner la légèreté de la formule, une petite faute dans le texte), ne va pas de soi, bien au contraire.

Doit-on pour autant s’inquiéter, comme l’abbé de Tanoüarn, de ce que « la logique des concepts » développée par le père Stalla-Bourdillon ne pousse les lecteurs inattentifs à se rattacher à une image du Christ coach de développement personnel ? Avant de répondre, on peut déjà craindre qu’un lecteur à ce point inattentif ne soit poussé que dans la direction où il a par avance décidé d’aller, que le texte lu l’y encourage ou non. C’est ainsi que le message initial, celui du pape François était relativement limpide, mais que quelques « lecteurs inattentifs », et par ailleurs communiquants, ont pour faire du clic et du retweet, extrait une phrase de son contexte et ainsi déclenché la machine infernale des invectives contre François. Voilà qui aurait aussi de quoi susciter l’inquiétude d’un pasteur.

Là aussi, toute malheureuse qu’elle paraisse, il ne faut pas isoler la formule du père Stalla-Bourdillon du reste de son propos. Il est clair que pour ce dernier, le salut des chrétiens passe par l’attention qu’ils ont au développement intégral de tous leurs frères, quelles que soient leurs croyances ou leurs origines par ailleurs. C’est un rappel du souci du frère que commande l’Ecriture. Il semble clair aussi que pour le père Stalla-Bourdillon, en se montrant à ce point attentif au développement intégral, le pape François se pose moins en monarque temporel, qu’en exemple pour ceux qui aspirent à être des disciples du Christ. C’est en effet une des modalités d’agir du pasteur, que de montrer le chemin en le prenant lui-même. Or l’abbé de Tanoüarn ne semble considérer qu’un seul aspect de sa parole, considération transposée en tout cas sur la vision du père Stalla-Bourdillon : celle, extérieure, qui demanderait qu’on lui obéisse comme le commandement d’un supérieur à ses sbires. Pourtant le père Stalla-Bourdillon précise bien que « le Pape François est d’abord le témoin de la Parole vivante de Dieu ». Il est « témoin », et non pas seulement média. Et c’est en tant qu’il tente d’incarner la parole de Dieu (ou de la mettre en pratique, dirait la Bible), de façon exemplaire, que le pape François peut prétendre guider les âmes au salut.

Or de fait, malgré la teneur des invectives contre François, on ne pourra pas lui reprocher de ne pas aller à la rencontre des exclus, des plus petits. Et l’on comprend aisément que le souci du pape n’est pas son propre développement intégral, mais celui de tous les autres hommes, préférentiellement les plus pauvres. C’est bien d’ailleurs trop souvent ce que lui reprochent ses détracteurs. Ce faisant, il se fait un exemple, pour aujourd’hui, de ce à quoi le Christ appelle en premier lieu ses disciples. Et c’est alors seulement qu’il exerce sa charge du salut des âmes : comme modèle. C’est du moins ce que l’on peut comprendre du texte du père Stalla-Bourdillon, qui rappelle très justement que « Le chef de l’Eglise n’a pas à son agenda la sécurité de l’Europe. Il aurait davantage l’idée de conduire cette génération à se défaire de ses fausses sécurités ». Il n’y a aucune confusion possible ici entre le temporel et le spirituel.

Dès lors, la formule jugée malheureuse du père Stalla-Bourdillon se comprend en donnant à son « d’abord », le sens d’une priorité conceptuelle, logique, qu’en tant qu’elle relève aussi d’une priorité économique : il faut d’abord passer par la première marche avant d’atteindre la seconde. Et parce que, pour le pape, être un exemple dans le souci de la vie des plus faibles constitue la première marche pour guider les âmes, cela devient également sa responsabilité première. C’est en ce sens que, citant le cardinal Parolin, le père Stalla-Bourdillon rappelle que « pour François, la réalité est toujours supérieure à l’idée ». La priorité « conceptuelle » de la responsabilité du développement intégral ne s’entend qu’en tant qu’elle découle d’une priorité d’un autre ordre : celle de l’économique sur le théorique.

C’est peut-être ce que l’on comprend en faisant une lecture un peu moins théorique de ce texte, qui ramène pourtant le lecteur, à longueur de paragraphes, à l’Incarnation et à l’économie du salut. Au terme de cette lecture, on peut même avoir la grâce de se reconnaître soi-même moins animé par l’inquiétude que par un engagement renouvelé « dans une authentique conversion du cœur, des priorités, des styles de vie« , celui-là même auquel invite à la fin de son billet l’aumônier des parlementaires. Mais cela reste évidemment… à la grâce de Dieu.