Antonio Spadaro sj. dénonce l’« œcuménisme de la haine »

Antonio Spadaro sj., directeur depuis 2011 de la revue jésuite La Civiltà cattolica, et Marcel Figuerosa viennent de publier un article  (repris par L’Osservatore Romano) qui traduit une forte préoccupation devant une évolution des chrétiens aux États-Unis. Lorsque l’on sait que chaque numéro de La Civiltà cattolica est validé par la Secrétairerie d’État, on comprend que cette préoccupation ne leur est pas propre.

Or, si le phénomène est de moindre ampleur en France, qui ne connaît guère les tentations créationnistes en vogue aux États-Unis, il est difficile de ne pas lire des points communs entre les approches dénoncées dans ce texte et les enjeux actuels, notamment au travers de l’influence identitaire.L’article, intitulé Fondamentalisme évangélique et intégralisme catholique aux Etats-Unis : un surprenant œcuménisme, pointe le rapprochement entre ces deux visions dérivées de la foi évangélique et de la foi catholique, appuyée sur une lecture très littéraliste et décontextualisée de l’Ancien Testament. Les auteurs regrettent notamment l’assimilation des États-Unis à une terre promise, bénie par Dieu et soulignent la tendance à préférer une telle lecture de l’Ancien Testament plutôt qu’à se laisser « guider par le regard incisif, plein d’amour, de Jésus dans l’Evangile ». Ils soulignent d’ailleurs que, dans une telle vision manichéenne, « la belligérance acquiert une justification théologique et certains pasteurs lui cherchent des fondements bibliques, utilisant les textes scripturaires hors de leur contexte. »

Ils pointent le recours à une rhétorique apocalyptique, transformant « une communauté de croyants (foi) en une communauté de combattants (combat) ». Ils soulignent d’ailleurs que ces milieux finissent par partager une rhétorique commune avec le fondamentalisme islamiste, qui n’a de cesse de recourir à une telle vision apocalyptique : « nous ne devons pas oublier que la théopolitique diffusée par Daech est basée sur le même culte d’une apocalypse qui doit advenir aussi vite que possible ».

Antonio Spadaro et Marcel Figuerosa relèvent également que ces milieux, qui rejettent ordinairement l’œcuménisme traditionnel dès lors qu’il porte sur l’appartenance confessionnelle, se satisfont d’un autre type d’œcuménisme, un œcuménisme politique, de combat, un œcuménisme transformé en un paradoxe : « l’œcuménisme de la haine ».

Ils lancent encore cet avertissement, qui peut être entendu au-delà des frontières américaines et jusqu’aux nôtres :

Le religieux ne doit jamais être confondu avec le politique. Confondre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel signifie soumettre l’un à l’autre.

Ils soulignent encore ceci :

François entend rompre le lien organique entre la culture, la politique, l’institution et l’Eglise. La spiritualité ne peut pas se lier avec des pactes gouvernementaux ou militaires, car elle est au service de tous les hommes et de toutes les femmes. Les religions ne peuvent pas considérer des personnes comme des ennemis jurés et d’autres comme d’éternels amis. La religion ne doit pas devenir la garante de la classe dominante.

Antonio Spadaro et Marcel Figuerosa pointent encore avec vigueur une dérive que nous pouvons connaître en France, parfaitement assimilable à une dérive identitaire :

Les racines chrétiennes d’un peuple ne peuvent jamais être conçues de façon ethnique. Les notions de racine et d’identité n’ont pas le même sens pour un catholique et un néo-païen. L’ethnicisme triomphant, arrogant et vindicatif est en réalité le contraire du christianisme. Le pape, dans une interview au quotidien français La Croix [ici], a dit : « L’Europe, oui, a des racines chrétiennes. Le christianisme a pour devoir de les arroser, mais dans un esprit de service comme pour le lavement des pieds. Le devoir du christianisme pour l’Europe, c’est le service. »

Ils concluent, encore, en pointant le fait que ces courants agitent l’idée d’un désordre, d’un chaos, suscitant la peur et, par voie de conséquence, l’instrumentalisation politique de la religion pour apaiser cette peur.

(traductions libres, à confronter avec le texte original)