Pensée complexe et communication directe

Une partie de la presse n’a manifestement pas apprécié la justification de l’Elysée de rompre avec la traditionnelle interview du chef de l’état le 14 juillet : « la « pensée complexe » du président se prête mal au jeu des questions-réponses avec des journalistes » selon une source de l’entourage présidentiel dont le Monde s’est fait l’écho. De Thomas Vampouille pour Marianne à Daniel Schneidermann pour Libération, la pilule a du mal à passer. Dès lors, il n’en fallait pas plus pour moquer le verbe et la pensée complexe du président, et les commentaires de son discours devant les parlementaires à Versailles hier n’ont pas été en reste.

Ce n’est pas la première fois que des « inquiétudes » quant au rapport du président à la presse pointent depuis l’élection. Et pourtant, la réplique aussi franche que cinglante d’E. Macron concernant les journalistes de Russia Today et Sputnik News, accusés de propagande en présence même de V. Poutine, n’a pas semblé déplaire tant que ça à nos rédactions françaises. La solidarité journalistique a parfois des frontières. Quoiqu’il en soit, cette crise de susceptibilité française ne serait pas risible si nos unes politiques n’étaient pas si souvent faites de débat sur la couleur des cravates, et si les gros titres introduisant des « affaires » n’étaient pas omniprésents.

Dans son 51ème message pour la journée mondiale des communications sociales, le pape François parle des « lunettes » par lesquelles nous regardons la réalité : « en changeant les verres, la réalité aussi apparaît différente. D’où pouvons-nous donc partir pour lire la réalité avec de bonnes ‘lunettes’? ». François donne plus loin un exemple de lunettes évangéliques : les paraboles, et il en souligne un point essentiel : « L’utilisation d’images et de métaphores pour communiquer l’humble puissance du Royaume n’est pas une façon d’en réduire l’importance et l’urgence, mais la forme miséricordieuse qui laisse à l’auditeur l’’espace’ de liberté pour l’accueillir et la rapporter aussi à lui-même. »

Il est crucial que les citoyens puissent être bien informés, et c’est sans doute pourquoi la liberté de la presse a comme une odeur de sacré en France. Tant mieux ! Mais laisser à l’auditeur l’espace de liberté pour accueillir un message, c’est aussi ne pas enfermer ledit message dans un cadre choisi par avance, selon les priorités éditoriales du moment. Macron n’est pas Jésus, et nous ne sommes pas ses disciples, loin s’en faut. Mais nous sommes néanmoins auditeurs, parce que concernés, qu’on le veuille ou non. Et les citoyens concernés par ce que le chef de l’état pourrait avoir à dire, qu’ils l’apprécient ou pas, le sont d’abord parce que c’est Emmanuel Macron qui a été élu au suffrage universel et non Léa Salamé. Le droit à l’information passe aussi par le droit d’écouter un discours, une forme de pensée, qui ne soit pas filtrée par les intérêts premiers de quelques célébrités journalistiques, fussent-elles d’une grande compétence.

Râler pour râler, ça va bien 5mn. Une saine réaction serait de se prendre en main pour relever d’abord le positif, et/ou critiquer – quand il le faut – sur le fond. D’ailleurs, interview ou pas, que les râleurs soient réconfortés : même avec un discours direct, le président réussit à susciter une polémique. Ceux qui ne sont rien pourront ainsi être la bonne conscience des autres qui aiment commenter, polémiquer et critiquer. Parce qu’il est de bon ton de tout critiquer, voire d’épingler et de moquer. Comme le dit Bernard Lecomte avec humour : les Français sont incorrigibles. Il suffit de passer quelques minutes sur les réseaux sociaux pour bien s’en rendre compte.