Théologien vs. Théoricien de Dieu

Henri de LubacHenri de Lubac s’affrontait déjà, il y a presque un siècle, à certaines tentations de réduire la foi chrétienne à une mystique privée du mystère, comme des tenants du mystère sans mystique, et à ceux-là qui dans l’Église, au nom d’un certain néothomisme, s’accrochaient à une absolutisation de la religion catholique, en lieu et place de la foi au Christ.

Hors de la mystique […] le mystère s’extériorise, il risque de se perdre en pures formules, en abstractions vides ; celles-ci pourront bien se durcir, et la foi se prendra peut-être alors pour plus intègre et plus ferme parce que l’expression s’en fera plus dure : ce ne sera pas le mystère de foi intériorisé pour féconder toute la vie. L’adhésion spirituelle au mystère se changera en conformisme, et celui qui dans cet esprit, ou plutôt cette absence d’esprit se fera le spécialiste du mystère sera, pour user d’une expression de Grégoire IX, « théoricien de Dieu », mais non vraiment « théologien ». 1

Mais dès 1935, la suspicion s’éveilla à l’égard du théologien, dans l’Eglise, en particulier à cause de ses ouvrages Corpus Mysticum (1944) et Surnaturel (1946), et il sera mis au placard, ses livres retirés des bibliothèques. Étienne Gilson, relisant Surnaturel, au sujet des ses idées sur la contribution providentielle et indispensable des non chrétiens au plan de salut divin, lui écrira :

Je n’ai pu que vous donner raison, car ce que vous dites est vrai. Aucun doute n’est possible à ce sujet… Vous êtes un théologien de haute lignée, mais vous êtes aussi un humaniste selon la grande tradition des théologiens humanistes. Ceux-ci n’aiment guère les scolastiques, et les scolastiques les détestent généralement. Pourquoi ? C’est en partie, je pense, parce qu’ils ne comprennent que les propositions simples, univoques ou qui semblent l’être. Vous vous intéressez plutôt à la vérité que la proposition se propose de formuler et qui lui échappe toujours pour une part. Alors eux ne comprennent plus bien, ils s’inquiètent et, comme ils ne peuvent être certains que ce qui leur échappe n’est pas faux, ils condamnent par principe, parce que c’est plus sûr. 2

On imagine quelle surprise ce fut pour les détracteurs de celui qui était le fer de lance de ce qu’ils appelaient « Nouvelle théologie », quand il fut appelé comme expert au Concile Vatican II, puis bien plus tard, quand il sera créé cardinal. La révolution des théologiens contre les « théoriciens de Dieu » avait alors eu lieu – quelle bonne nouvelle ! – et nous en sommes aujourd’hui les enfants.

Notes:

  1. Henri de Lubac, « Préface », dans : André RAVIER (dir.) La mystique et les mystiques, Paris, Desclée de Brouwer, 1965
  2. E. Gilson, H. de Lubac, Lettres de M. Étienne Gilson adressées au P. de Lubac et commentées par celui-ci, Cerf, 2013.