L’avortement comme marqueur identitaire

L'avortement aux Etats-Unis« Aux Etats-Unis, l’avortement constitue depuis sa légalisation en 1973, avec le cas « Roe v. Wade », un élément identitaire des bases électorales républicaine et démocrate », indique France Culture, en proposant une carte des différentes législations sur l’avortement aux Etats-Unis. Cette carte met bien en évidence comment la question de l’avortement sert de ligne de fracture entre Républicains et Démocrates.

En France, il n’en est plus de même dans la mesure où, si l’on excepte quelques politiciens isolés, plus aucun parti politique, en lice pour l’élection aujourd’hui, ne s’oppose au droit à l’avortement. Il reste que s’opposer à l’avortement en France aujourd’hui a pour conséquence directe de se voir classer à l’extrême-droite, voire plus encore à droite de l’extrême-droite. Par opposition, à l’extrême-gauche on programme par exemple d’inscrire le droit à l’avortement dans une nouvelle constitution républicaine, et d’en faire un droit fondamental.

Le fait que l’avortement soit un tel marqueur d’identité politique devrait interroger les catholiques qui considèrent que « la vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception. » (C.E.C. 2270). Comment faire pour que la défense de la vie soit une « bonne nouvelle » ?

La première et tragique conséquence de ce clivage identitaire est qu’on ne réfléchit plus, du moins plus suffisamment, sur ce qu’est l’avortement : il est, d’un côté comme de l’autre, idéologisé, et on n’a plus qu’à se positionner en fonction de son camp, pour tenter de le justifier moralement a posteriori. J’en veux pour preuve ce témoignage d’un prêtre catholique des Etats-Unis, publié par The Catholic Thing et traduit pour France Catholique. Distinguant entre « principe catholique » et « jugement prudentiel », le prêtre en vient à faire ce qu’il prétend pourtant ne pas faire : à savoir, donner une consigne de vote. Pour lui, la politique sur l’avortement a un enjeu spirituel. Oui, soutenir un candidat qui libéraliserait l’avortement, même malgré ça, met ton âme en danger, cher électeur. Tandis que les autres champs de la politique, l’immigration par exemple, ou encore l’écologie (autres marqueurs identitaires), relèveraient seulement du jugement prudentiel, et engageraient certes la morale, mais pas le salut de l’âme. En gros, pour simplifier, il semble que le prêtre aide ses ouailles à choisir entre la peste et le choléra, en indiquant que voter pour la peste est un péché grave, tandis que voter pour le choléra serait seulement véniel. Je ne lui jette pas la pierre, Pierre : cela part sans aucun doute d’une bonne intention…

Toutefois il n’y a pas de contresens plus significatif sur ce qui touche à l’avortement dans la morale chrétienne. L’opposition chrétienne à l’avortement est fondée sur deux principes qu’il convient de rappeler : la défense absolue de la vie humaine, comme don de Dieu – un principe religieux donc, qu’on serait bien en peine de faire valoir aujourd’hui en politique. Et, quant au droit à la vie défendu par les états, de l’égalité de tous (y compris de l’embryon donc) devant le droit (Cf. Donum Vitae, 3). Le premier principe, religieux, qui engage l’individu à ne pas pratiquer ou coopérer à un avortement, relève aujourd’hui de l’objection de conscience. En matière politique en revanche, il en va de l’égalité des droits, en particulier ici du droit à la vie.

On peut donc s’interroger sur les raisons qui poussent certains à tout à la fois s’opposer, non pas à l’avortement, mais au droit à l’avortement, et en même temps être favorable à la peine de mort, ou encore à des politiques économiques et anti-écologiques qui menacent la vie de millions de personnes victimes de la misère. Il y a bien là une conception du droit à la vie à géométrie variable.

On doit aussi s’interroger pour savoir si l’égalité homme-femmes peut ainsi être mis en opposition au droit à la vie. La réalité, c’est que les chrétiens qui veulent protéger et défendre la vie de manière absolue, devraient peut-être s’engager résolument, une fois pour toute, dans la lutte contre ces inégalités hommes-femmes dont on se sert pour justifier le droit à l’avortement. Et ce en cohérence avec ce qu’enseigne par ailleurs la doctrine sociale de l’Eglise sur la défense de la vie humaine : à savoir en particulier la défense de la Création, sans la préservation de laquelle la vie de millions d’hommes, de femmes et d’enfants est menacée, de même que – exactement comme avec l’avortement – la génération future ; ou encore la lutte contre la misère, pour les mêmes raisons évidentes. Alors seulement, ils pourront montrer dans les faits que le droit à l’avortement, loin de libérer les femmes, les mets un peu plus sous la domination des hommes.

Les promoteurs de la libéralisation de l’avortement revendiquent pour les femmes le droit à disposer de leur corps. Mais de quelle liberté parlons-nous, quand un mec met sa compagne devant un ultimatum du type : c’est l’avortement ou notre couple (sous-entendu, dans le second cas : tu te démerderas à l’élever sans moi, moi je n’en veux pas) ? Ou encore quand elle s’entend dire : « tu n’avais qu’à prendre la pilule ! ». Que dire quand une grossesse met une femme en porte-à-faux vis-à-vis de son employeur, menace injustement sa carrière professionnelle, et lui fait courir le risque de la précarisation ? Vous n’avez qu’à avorter, madame !

La réalité, c’est que la libéralisation de ce droit à l’avortement est devenu un nouvel instrument de domination patriarcale, autant que l’était autrefois le fait d’obliger les femmes à rester à la maison pour élever les enfants. Depuis la naissance du christianisme, les chrétiens s’opposent à l’avortement provoqué : franchement, tu crois que dans la bonne société antique, on pratiquait l’avortement au nom de la libération des femmes ? Et que les premiers chrétiens, qui comptaient de nombreuses femmes disciples de Jésus dans leurs rangs et qui sacrifiaient leur vie au nom de leur foi – une foi qui devait faire tomber toutes les barrières sociales, entre esclaves et hommes libres, entre individus appartenant à différents peuples – jugeaient l’avortement abominable pour mieux permettre aux hommes d’asservir les femmes ?

Finalement, au lieu de lutter sur les véritables causes des inégalités hommes-femmes, on a ouvert une option qui prétend libérer les femmes aux conditions en réalité établies par le patriarcat. Ce qui ne fait que déplacer le problème, en ajoutant à l’injustice toujours subie par les femmes, celle consistant à relativiser un peu plus le droit à la vie. La réalité de ce surcroît d’inégalité, c’est que dans bien des pays d’Europe, le droit à l’avortement conjugué aux progrès des techniques de suivi de grossesse, permet d’avorter d’un enfant dès qu’on en connait le sexe, comme on le fait en France quand le foetus présente un risque de handicap. Et – quelle surprise – on préfère avorter les petites filles que les petits garçons ! Quelle progrès en faveur de l’égalité ! Désormais, grâce à l’avortement, les inégalités subies par les femmes dans bien des matières sociales touche désormais leur droit à naître, et à demeurer en minorité par rapport aux hommes. Et un jour peut-être, pour palier au déséquilibre démographique engendré, on présentera la polygamie comme un droit des femmes à avoir un mari ! Et on appellera ça un progrès.

Ceci étant dit, la question qui se pose surtout aujourd’hui pour les électeurs des Etats-Unis est : peuvent-ils raisonnablement préférer un candidat en raison de son opposition au droit à l’avortement, quand celui-ci est la caricature même du dominant masculin et patriarcal ? De même que le droit à l’avortement est la caution morale d’un patriarcat qui prétend jeter quelques droits aux femmes pour les faire taire, un Donald Trump est la caution rêvée de ceux qui disent qu’en limitant l’avortement on en reviendra aux avortements clandestins par lesquels des femmes risquent leur vie. Et cela est vrai : parce qu’avec une mentalité à la Donald Trump, méprisant à l’égard des femmes, autant qu’avec les immigrés ou les pauvres, celles-ci y seront plus que jamais incitées, plutôt que d’être libérées de l’oppression masculine qui pousse bien des femmes à avorter, que l’état leur en accorde le droit ou non.