L’insistance de Dieu

L’insistance de Dieu signifie que le nom de Dieu appelle une réponse de notre part. Dieu n’est pas quelqu’un qui « fait » des choses et nous demande d’obéir à des injonctions qu’il s’agirait de déduire des textes bibliques. Dieu est le nom de l’appel qui réside au cœur du texte biblique et dont le travail exégétique tente de rendre compte, dont il tente de dire la pertinence pour l’aujourd’hui du monde. Le nom de Dieu, c’est le nom d’un appel, comme une série de coups inattendus et insistants à la porte de notre bureau d’exégète. Dérangeante visite au cœur de notre occupation de biblistes : Dieu « en soi » ne veut pas être l’objet de notre enquête. Mais le « nom de Dieu » doit devenir le sujet qui nous inquiète et dont nous ne devons cesser de nous demander comment il convient de traduire les questions essentielles qu’il pose à ceux qui, par le truchement des textes bibliques, acceptent de se mettre à l’écoute de son insistant appel.

A l’heure ou, en France et en Europe, les départements de science des religions se développent au sein des Universités publiques, quelle est la pertinence d’une telle approche — que d’aucuns diront peut-être « déconstructiviste » — de la théologie et du texte biblique ? Cette approche peut-elle contribuer à un débat fructueux en dehors de l’espace des facultés de théologie ? Je ne peux ici évidemment qu’esquisser quelques éléments de réponse qui demandent à être approfondis. Les « religions » sont aujourd’hui l’objet d’un intérêt grandissant et l’Université met en place des cursus permettant de mieux les appréhender pour tenter de comprendre les enjeux sociétaux qu’elles cristallisent. La montée des fondamentalismes met cependant beaucoup de responsables politiques et de penseurs en difficulté parce que les uns et les autres n’arrivent pas à saisir un phénomène surprenant et totalement étranger aux formes de pensée héritées de notre modernité occidentale. Le risque est alors de se réfugier dans un discours sur le religieux à prétention scientifique qui certes s’oppose aux dérives fondamentalistes mais qui, sur le fond, n’en est peut-être pas aussi éloigné qu’on ne le pense habituellement. Un discours qui serait en quelque sorte une nouvelle forme de métaphysique religieuse de type humaniste. Bref, le risque serait de ramener le débat herméneutique à un débat idéologique. Coupée de l’espace de l’Université, la théologie n’a pas toujours évité le discours militant. Coupée de la théologie, l’enseignement des sciences des religions à l’Université n’est pas exempt d’un risque similaire. L’enjeu d’une analyse critique des textes religieux telle que nous la proposons consiste à développer une approche théologique, anthropologique et poétique du texte biblique — une « théopoétique » pour reprendre une autre expression de Caputo qu’il oppose à une mythopoétique — susceptible d’ouvrir le dialogue plutôt que de le fermer, de déplacer les lectures plutôt que de les opposer les unes aux autres de façon stérile.

Élian Cuvillier, « L’exégèse biblique en contexte post-moderne : de l’existence à « l’insistance » de Dieu », Eric GAZIAUX éd., Les enjeux d’une théologie universitaire, Conférences du dixième anniversaire de Théodoc, 20-21 novembre 2014, (Cahiers de la Revue Théologique de Louvain 42), Leuven, Peeters, 2016, p. 39-50.